Voici la table où je travaille, son vernis déjà rayé par le va-et-vient de la lampe. Pendant des années je l’ai cirée avec la peur que ma théière la tache. Quelle préoccupation misérable. Mais les mots valent-ils mieux que cire ou vernis ?
Si au moins je me sentais à l’aise, à cette table. Ses paires de pieds dessinent chacun une espèce de lyre sur socle que relient deux barres où j’ai du mal à poser mes espadrilles sans cogner mes genoux à la traverse du plateau, trop basse.
J’écris. J’écris, dans cette chambre dont je sais à présent que je sortirai autrement. Mes yeux suivent la plume dorée. La main avance comme si elle pensait. Elle écrit, malgré tout. Alors j’ai l’impression que d’autres yeux suivent les mots bleus que la main laisse derrière elle. Où ? Ces yeux, me retiendront-ils, me rendront-ils à moi-même ? À quelle créature appartiennent-ils ? Leur constance a quelque chose d’étrange, de fantastique. Elle abolit l’espace, elle abolit cette chambre. Le départ ? Je ne sais rien de plus. J’ignore si je dois me réjouir, ou trembler.