Le train avançait lentement, comme à contrecœur, au milieu des collines ocre et des vignes roussies. Antoine fixait le paysage sans vraiment le voir. La lumière du sud traversait les vitres, s’étalait en bandes pâles sur le siège vide d’en face. Il n’avait pas pris ce train depuis trente ans. À mesure que les gares défilaient, il sentait monter une sorte d’appréhension sourde, mêlée de fatigue. Comme si revenir ici était une erreur. Ou peut-être une nécessité.
La dernière gare officielle s’appelait désormais Saint-Martin-la-Belle. Cadiargues, trop petite, n’était plus desservie que sur demande. Il avait fallu anticiper, réserver, expliquer.
Lorsqu’il descendit, la chaleur était encore vive, mais l’ombre commençait à s’allonger sur les murs. Il regarda autour de lui. Il n’y avait ni taxi, ni âme qui vive. Le petit parking était vide, hormis une fourgonnette abandonnée. Il hésita un instant à appeler un VTC, puis renonça. Il avait besoin de marcher. De retrouver les lieux à son rythme.
Le chemin qui menait au village avait été élargi. Des pavés lisses remplaçaient la vieille route de terre. Il longea des cyprès, une station-service désaffectée, quelques maisons neuves qui n’étaient pas là avant. Il reconnut ensuite l’odeur : romarin, pierre chaude, et cette poussière blanche du sud, fine comme du sucre. Elle se déposait sur les chaussures, dans les narines.
À l’approche du village, la lumière changea. Moins dorée, plus diffuse. La température tombait doucement, mais la chaleur restait tapie entre les murs.
Il traversa la placette du café. Le bruit d’une chaise raclant les dalles le fit tourner la tête. Un homme était assis seul à une table. Il paraissait âgé, mais droit. Barbe soigneusement rasée, chemise claire, regard perçant. Il le fixait, puis inclina la tête en guise de salut. Antoine répondit par un geste vague, sans ralentir. Il y avait dans ce regard quelque chose de suspendu, d’étrangement familier sans être identifiable.