j’ai longtemps cru que ces trois postures formaient une continuité naturelle.
on lit, puis on écrit, puis peut-être un jour on édite.
comme si chaque étape approfondissait la précédente.
avec le temps, je me rends compte que ce n’est pas si simple.
il y a des invariants, bien sûr.
pour moi, ce sont :
un rapport attentif à la langue.
une exigence de forme.
un goût du décalage.
mais les attentes ne sont pas les mêmes.
le lecteur cherche une expérience.
quelque chose qui le touche, le déplace, parfois le console.
il accepte de se laisser guider, d’entrer dans un monde qui n’est pas le sien.
il peut aimer un livre pour des raisons très intimes, très singulières.
l’auteur, lui, n’est pas dans la réception mais dans le travail de la forme.
il cherche une justesse.
il lutte avec une phrase, avec une structure, avec une voix.
ce qu’il admire comme lecteur ne correspond pas toujours à ce qu’il peut produire.
il peut aimer des livres qu’il serait incapable d’écrire.
et écrire des livres qu’il n’aurait peut-être pas spontanément choisis comme lecteur.
l’éditeur se tient ailleurs encore.
il n’est ni dans l’expérience pure, ni dans l’élan de l’écriture.
il cherche une nécessité.
non pas : est-ce que j’aime ?
non pas : est-ce que je saurais écrire cela ?
mais : est-ce que ce texte doit exister ?
et suis-je prêt à l’assumer ?
ce déplacement est inconfortable.
il oblige à renoncer à une part de goût personnel.
il oblige aussi à reconnaître ses limites d’auteur.
un texte peut me bouleverser comme lecteur sans que je le choisisse comme éditeur.
un autre peut me dérouter, me résister, et pourtant s’imposer comme une évidence éditoriale.
ce décalage n’est pas un défaut.
il est peut-être la condition même d’un travail fécond.
si les trois postures coïncidaient parfaitement,
il n’y aurait ni surprise, ni risque, ni véritable choix.
il n’y aurait qu’une extension de soi.
je crois aujourd’hui que ce qui m’intéresse, c’est précisément cet écart.
ce point où mes goûts de lecteur ne suffisent plus,
où mes réflexes d’auteur doivent se taire,
et où la responsabilité d’éditeur commence.
ce sont trois manières d’aimer les livres.
elles se parlent, parfois se contredisent.
et c’est dans cette tension que se dessine peu à peu une trajectoire.